[Photos du 11 octobre 2007 | Konica Minolta Dimage Z6 | Rédigé en écoutant Shake Shake Go, «Dinosaur»]
Quand j’habitais au bord du canal à Nancy, au bout du Faubourg des III Maisons, ma fenêtre de cuisine en rez-de-chaussée surélevé, donnait sur le canal. Je passais beaucoup de temps à cette fenêtre. J’y prenais aussi beaucoup de photos. Quant avec les ami.e.s ont jouait au yams, forcément, qui faisait tomber un dé de la table avait un gage.
«A poil au canal!» s’écriait-on.
Bien entendu, c’était pour le rituel, personne n’a jamais été se mettre à poil au canal.
Parce que si quelqu’un avait insisté pour que la personne concernée le fasse, en particulier sans son consentement, ou en tous cas sous la pression du groupe, il se serait pris une chope de bière en grès dans la gueule. Avec le couvercle en métal qui fait mal, oui.
Je ne suis pas en mesure d’expliquer ce titre, par contre c’est clairement au quartier des III Maisons tout ça. Eh bah oui, je me renouvelle assez peu ces jours-ci. Et c’est très bien comme ça. Plongeons dans ces rues d’il y a presque 20 ans!
[Photos brutes du 27 décembre 2008 | Sony Alpha 100 | Billet rédigé en écoutant Billy Joel, «Pressure»]
Salut. Nancy avait des murs et en dehors des murs il y avait le Faubourg des 3 Maisons, peu ou prou une survivance du village de Saint-Epvre mais qui se nichait contre les murs précédents et un village contre tes murs, c’est autant de salopiauds qui peuvent venir lécher tes murs en restant bien cachés, donc on casse le village. Hop. Il reste trois maisons, nous dit-on, il n’en fallait pas plus pour que naisse le Faubourg des III Maisons. J’y ai habité, et c’était bien, chaleureux et miteux et ouvrier et prolétaire et marginal et embourgeoisé et villageois et pauvre et néo-riche et urbain. C’est un endroit à part, et même si il s’est pas mal normalisé aujourd’hui, dans le tissu urbain ce faubourg garde sa spécificité. Un faubourg. Un vrai.
Quelques photos de l’hiver 2008-2009 qui ont pour seul but de montrer la tranquille mélancolie cradingue des détails que j’aimais et qui planaient sur ce quartier historique.
[Prises de vues d’octobre 2010 | Sony Alpha 100 | Photos brutes]
Allez quoi, le Faubourg. Il est connu à Nancy comme un quartier super bien et les gens du quartier disent qu’il est nul et qu’il était mieux avant.
C’est une sorte d’équation.
Moi je l’ai vécu y’a longtemps avec une fenêtre qui donnait sur le canal, faisant rez-de-chaussée surélevé de ce côté. Tout au bout du Faubourg, là où il vient faire des bisous avec la langue à Maxéville. Je vivais avec les pigeons, les mouettes, les canards, les rats, les gens qui promenaient leur chien ou leur cirrhose, parfois les deux, les joggers, les rares péniches et les plaisanciers en saison. Et c’était extrêmement chouette. J’ai passé des heures à cette fenêtre à regarder passer le temps. En plus j’ai été au chômage pendant un moment à cette époque, autant te dire que quand j’avais terminé de saboter mes lettres de motivation et mes entretiens, cette fenêtre était un remède à la mélancolie, comme on dit quand on s’appelle Eva et qu’on fait des phrases parfois trop longues sur un ton malicieux depuis Paris.
Ah et bien sûr, y’a des chats errants. Pas de bon quartier sans chats errants pour détruire avec du fun gore la biodiversité, du haut de leur patrimoine génétique plus flingué que celui de Philippe de Villiers.
Allez on va au canal? Allez! A POIL AU CANAL! A POIL AU CANAL!
(Ah désolé, je croyais que j’avais bu mais non en fait)
Le Faubourg des III Maisons, à Nancy, bien sûr j’ai toujours aimé. Tu crois que je sais pas ce qu’il est convenu ou non d’aimer? Allez. C’est que ça bosse par ici.
Mais t’sais, genre, gros, y’a Faubourg et Faubourg. D’un côté t’as le Faubourg hype, avec ses magasins, sa vie de quartier, sa toxicomanie, son kébab bon (on préférera le dürüm, plus léger, plus pratique, plus bon), sa Mercerie alimentaire (fermée depuis), son coin où laisser le Dâv’ cuire des trucs à manger (fermé depuis), son éphémère caviste Alex faiseur de bouffe attenante (fermé depuis), ses arbres rhabillés pour l’hiver, son épicerie de nuit où on peut trouver de la mauvaise bière tard et à un prix prohibitif, mais quand on aime on ne compte pas, ses habitants variés, ses «bonjour!» dont les rues résonnent plus facilement qu’ailleurs.
Et y’a la banlieue hardcore du Faubourg, la rue Vayringe bébé wsh tu vas faire quoi. Ici, de l’autre côté du canal on a une MJC et une voie ferrée désaffectée, un bistro fermé et un bistro un peu ouvert, du logement social et une chapelle ouvrière, des maraîchers et euh… bah voilà. Et alors quoi?
La rue Vayringe, j’y ai habité, comme j’ai habité avant downtown Faubourg. Bah la rue Vayringe ça a toujours été un peu plus chez moi. Je fais le zouave et tout mais le Faubourg des III Maisons, je l’ai bien aimé. Mais Vayringe, y’avait un gros petit plus. Plus morte, plus joyeuse, plus triste, plus humaine encore, plus en friche, plus calme, moins chère aussi, le loyer ça se paye. C’était ma rue.
La rue Vayringe c’est un peu le jardin des III Maisons, l’arrière-cour, le pré, la remise, là où jouent les gosses et où poussent les carottes sauvages. J’y ai vécu ma plus belle expérience locative à Nancy, expérience variée mais qui n’est jamais tombée très loin de ce Faubourg. Je me suis retrouvé dans un modeste immeuble comme le quartier en compte tant, avec à l’époque des appartements un peu désuets, parfois vétustes. Mais moi dans mon immeuble y’avait au rez-de-chaussée je sais pas qui ça changeait tout le temps, à l’étage c’était nous et un gars folklo à mort mais qui reste une figure mythique, raconter ses aventures délabrées reste un sport que je pratique volontiers, au-dessus, des amis chers, au-dessus encore des amis chers. Que des gens plutôt modestes-mais-ça-va. On était pas mal. Les amis chers avaient des amis chers qui étaient et sont toujours chouettes et nous aussi on avait des amis chers qui étaient chouettes et ça se rencontrait beaucoup, rue Vayringe. Y’avait toujours du monde en plus du monde.
Ça joue, bien sûr, dans mon amour pour Vayringe. Cette vie de communistes de droite. Hop, un immeuble avec une vie collective intense, mais avec chacun son chez soi bien délimité. Je me souviens quand parfois, à l’époque où j’étais au chômage, on descendait dans la cour de trois mètre sur quatre derrière l’immeuble pour jouer aux échecs l’après-midi avec le gars folklo. On buvait des bières et tout mais lui il finissait fin cave vers 15H00 vu qu’il arrivait à 13H00 avec déjà dix bières dans le pif. Bon je perdais souvent quand même vu qu’il jouait tellement bien et moi pas du tout. Après il était pas chiant, il allait juste se coucher et moi je partais raouer des photos dans le quartier. Mon passe-temps.
Parfois ça s’animait le soir, y’avait barbecue dans la cour toute petite, qui était à l’ombre d’un mirabellier qui se trouvait de l’autre côté du grillage, dans le jardin qui était tenu par un genre de petit chef aigri qui n’habitait pas là, mais qui le louait. Un jour il a coupé le mirabellier sans prévenir personne, pas même le propriétaire, parce que ça le faisait chier de s’en occuper. Ça a été un peu beaucoup la guerre, ce mirabellier c’était un bel arbre qui nous faisait de l’ombre et des fruits. On a gagné la guerre parce que son geste a été considéré comme complètement con et illégitime par tout le monde. Y compris le proprio tout colère: on a même gagné l’accès au jardin. Le petit chef aigri a plié bagage. Fallait voir notre joie. Alors on faisait des barbecues, et puis c’était beau au crépuscule le côté cour, toutes lumières et fenêtres ouvertes, des paniers descendant de la vaisselle et des plats et de la bière et du vin depuis les étages, suspendus à des cordes. «J’ai!» braillait-on en bas avant que le panier, vidé, ne remonte vers les hauteurs se remplir dans les appartements respectifs. C’était chouette et plein d’amis chers et d’amis chers d’amis chers.
D’autres fois on prenait tout le bazar et on allait au canal faire notre barbecue. Fallait guetter si l’herbe rabougrie n’avait pas une trop forte teneur en merdes de chiens et bam! On étalait des plaids et tout, et barbecue. Encore. Jusqu’à la nuit. C’était pas si rare qu’on partage une saucisse avec les promeneurs de chiens anonymes qui passaient par là. Une fois on a fêté ici l’obtention de ses papiers avec un ami cher de l’immeuble, longtemps clandestin. On a fêté ça et c’était une jolie bienvenue, moi ça m’a ému. Enfin, les pouvoirs publics et l’horrible Préfecture te reconnaissent le statut d’humain. Nous on le savait de longue date que t’étais un humain, et même un chouette représentant de notre espèce. Mais je sais pas pourquoi, y’a des gens, des États, ils ont besoin de tergiverser des années pour se dire que t’as mérité d’être des nôtres. Ils auraient du nous écouter, on le savait déjà, ça aurait été plus vite. Ouais, on a fêté ça, et pas qu’un peu. Avec la vue sur l’autre rive, le Faubourg et ses richesses, comme son parking par exemple, summum du luxe. Ça vaut une boutique Louis Vuitton. Mais ça brûle moins bien. Le monde est bien fait.
C’était chouette la rue Vayringe. Je ne regrette pas de l’avoir quittée, c’est pas le genre de la maison la nostalgie chiante. Mais ça ne l’empêche pas de me manquer, sainement. De raconter à mes enfants la vie qu’on y avait. de dire que ça a été important pour moi , la rue Vayringe et les centaines d’heures pendant lesquelles je l’ai parcourue, photographiée, sans hésiter, tel un Indiana Jones de la merde de chien, à pousser jusqu’aux communes limitrophes et naturelles, Maxéville et Malzéville.
Et puisqu’on en est à parler de Vayringe et du Faubourg, je m’autorise une pensée émue pour Gérard Trotot, un enfant d’ici, un sacré photographe archiviste précieux de ce quartier, de cette ville et de cette région. J’ai aimé partager des cafés, des souvenirs, des lectures de l’Est avec lui au petit bistro pas toujours fermé. Un chouette gars.