Ce n’est pas la rue qui gouverne [Nancy]

J’écoutais Ludwig Von 88 chanter Rémy et ça m’a donné envie d’écrire n’importe quoi mais entretemps la chanson s’est achevée, et maintenant c’est Douss de Yasmine Hamdan et pour le coup j’ai plus du tout envie d’écrire n’importe quoi parce que Yasmine Hamdan c’est vachement moins n’importe quoi que Ludwig Von 88. Mais alors je vais écrire quoi? Oh merde, je vais aller mater la montagne de photos, en piocher quelques-unes et ça me donnera le thème et le titre.

[C’était un extrait de In Bed with Un Dimanche en Lorraine, un documentaire qui me met dans de beaux draps][les jeux de mots j’ai le droit je suis né sous Giscard]

[Photos du 29 janvier 2009 | Sony Alpha 100 | rédigé en écoutant Them Crooked Vultures, None loves me, neither do i]

Je suis bien embêté parce que voici des photos de manif et tu veux que je te dise quoi? Moi j’aime autant les manifs qu’elles me désespèrent. C’est compliqué. J’aime retrouver les copines et les copains, croiser des gens que je connais dans la manif ou au bord, mieux encore croiser des gens que je connais que je n’aurais jamais pensé croiser là, j’aime la force du groupe, j’aime cette foule bizarre qui est là pour les mêmes raisons. J’aime marcher au milieu de la rue, interrompre la circulation, enfoncer un coin dans le quotidien bien que je l’aime, j’aime comme ça fait chier, j’aime comme c’est joyeux. J’aime moins comme je perds une journée de salaire, parfois plusieurs mois comme en 2003. Mais ça reste une forme de déraillement. C’est aussi, et ce n’est pas négligeable, parcourir et regarder Nancy autrement. J’ai fait des manifs à Paris, eh bah ça n’a pas la même saveur. Pas du tout. Ici c’est ma ville, et je suis au milieu de la chaussée, là où l’humain, le pigeon, le pissenlit n’ont rien à faire. Faire couiner les passants qui se voient en otages au micro des complaisants. On va monter des groupes de parole entre eux et Florence Aubenas et Cécile Kohler, histoire de voir comment ça se passe, s’assurer qu’ils parlent bien de la même chose.

Et puis c’est nul aussi les manifs. Faut se taper Zebda depuis 20 ans, putain. Et puis ça ne va jamais assez loin. La préfecture est toujours debout et il n’y flotte toujours pas le drapeau noir. La colère légitime rentre chez elle le soir. Elle se fait une soupe de céleri parce que le céleri c’est super chouette bien cuisiné, c’est un légume sous-exploité m’est avis. Mais enfin bon, la préfecture est toujours debout. Et à la fois tant mieux, la préfecture c’est défendu par des gens qui peuvent faire usage de leurs armes et je pense que personne ne devrait y laisser sa peau. En plus je suis comme Nadine Morano et son amie noire, je connais des gens qui bossent à la préfecture et que j’aime bien, je voudrais pas qu’on leur fasse du mal. Alors quoi? Alors c’est tout. C’est bien d’avoir des contradictions. Si tu me dis que t’en as pas et que la cohérence c’est toi, soit tu mens, soit tu es mort.e. Et en conséquence il faut donc arrêter de me parler parce que c’est un peu flippant.


Mais cette colère qui rentre manger la soupe de céleri, ça rend fou quand même. Parce que les bons maîtres le soir venu, eux aussi mangent la soupe de céleri en or massif préparée par le petit personnel, comme si notre force, dans la rue, n’avait jamais existé. Ils envoient deux trois sous-fifres aux épaulettes dorées négocier rien et puis voilà.


Mais je suis pas fou. Ils étaient bien là ces gens. Chacun.e était là et sentait la force du groupe. Je suis pas naïf, le monde syndical et militant n’est pas parfait. Les plaies de notre société y sont aussi présentes: guerres d’égo, agressions physiques, harcèlements divers et variés y compris sexuels, racisme même, parfois. Mais malgré tous ces chancres, un syndicat te voudra toujours plus de bien qu’un parti comme Reconquête. Malgré tout, je préfère penser l’internationalisme et l’intersectionnalité que le repli malhonnête et fragile. La générosité contre la rapacité. Je ne suis pas fou, la rue a déjà fait plier les bons maîtres, ici comme ailleurs.


Je ne suis pas fou. Ces photos datent de 2009. Combien votent pour les bourreaux aujourd’hui? Il y en a. Quelques caissettes. Alors on baisse les bras? Dans un contexte de canicule il vaut mieux car nos aisselles puent. Mais tout le reste du temps, non. Bien sûr que non. On continue. On réfléchit. On invente. On innove. On déchire deux trois chemises de DRH. On travaille à ce que la sueur change de camp.


Est-ce qu’on a raison? A titre personnel, j’en ai aucune idée. Mais c’est que je décide de défendre. Humanisme, révolte, quotidien, sourires, dignité, gens, banalité, mémoire, affection, internationalisme, fraternité, douceur, amitié, intelligence, honnêteté intellectuelle, tendresse, ricanements, autogestion et quelques baffes aux poseurs sur leurs yachts s’il le faut.

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