[Prise de vue du 10 octobre 2010 | Photos brutes | Sony Alpha 100]
J’adore Nancy, hein, mais de loin. C’est comme les enfants. C’est super hein. Mais de loin. Après tu vas me dire ouais mais t’as des enfants alors quoi? Alors c’est mes enfants je les connais c’est pas pareil. Bah les villes c’est pareil. Quand je connais pas… bon Nancy je connais. Alors quoi? Alors ce que je raconte ne se tient absolument pas.
Après viens pas me dire que t’as pas l’habitude.
Nancy en vrai c’est pas si loin. Depuis la VEBE, la Voie Express Banlieue Est, le viaduc Louis Marin, quel que soit le nom qu’on lui donne. Y’a une quinzaine d’années j’habitais pas loin, et j’y trainais régulièrement. Aujourd’hui encore j’y passe volontiers à pinces, et c’est encore plus bien avec la piste cyclable qui permet de se tenir du côté où qu’on pouvait pas se tenir avant ou alors au risque de se prendre en travers de la gueule une camionnette de livraison jaune et blanche avec des protections de sièges en billes en bois. Ou n’importe quel autre véhicule, hein.
Donc quelques vues datant de 2010, l’époque où Nicolas Sarkozy était déjà un gros délinquant et une petite frappe, tout le monde le savait, mais c’était pas officiel.
[Prises de vue du 3 décembre 2022 / Photos brutes avec du recadrage pour préserver la dignité / Fuji X100F]
Aahahah. La saint Nicolas. A Nancy. Moi je suis comme tout le monde qui vient des environs et qui a un cerveau, je laisse ma voiture en banlieue, je prends le tram. Bon c’était à l’époque que les moins de deux ans ne peuvent pas connaître car ces temps-ci le tram a été remplacé par des travaux, et les travaux c’est décidément pas des bons modes de transports en commun. Mais les travaux devraient à terme être remplacés par des bus qu’on nous promet encore plus cools que les trams. Qui vivra verra. En tous cas ce soir de décembre, j’ai déboulé du tram avec des gens pour aller assister au défilé de la saint Nicolas. Alors bon moi les saints hein, on est d’accord, c’est pas mon truc, c’est des gonzes qui ont trouvé comment faire le buzz avant même l’invention de la télé, je leur accorde pas beaucoup plus d’importance qu’à Loana et Jean-Édouard (je n’ai pas rallumé la télé depuis ce sinistre épisode). Ceci posé, je reste un grand fan du Nico. Le Nico de mon enfance, certes, le Nico de ma région, oui, mais surtout le Nico de quand je bossais à Saint-Nicolas-de-Port où j’arrivais en bus juste à l’ouverture de la basilique. Et comme je l’ai toujours trouvée magnifique j’allais toujours y faire un tour, tous les jours, en attendant que ce soit l’heure du boulot. Et j’ai pris l’habitude de causer avec le Nico débonnaire à gauche du transept. Les autres Nico avaient des tronches de mecs sérieux, ça m’allait pas. Bon je lui marmonnait à peu près autant de conneries que j’en écris ici, mais on a fait connaissance et on a bien rigolé dans l’ensemble de mes vannes foireuses et il a été à l’écoute quand je lui ai confié quelques peines et quelques théories qui agitent mon cerveau (par exemple relier le cul des vaches à Mars avec des tuyaux pour y envoyer massivement du méthane qui serait source d’énergie permettrait-il de coloniser Mars et de relancer la sidérurgie lorraine? Car en effet, si on veut pas que les tuyaux se mélangent faudrait des usines à perte de vue pour réaliser un serre-joint géant pour bloquer la rotation de la Terre… je vous passe les nombreuses implications de tout ça). Bref, on est devenus intimes avec le Nico, et j’aime à la saluer dans ses demeures, de la Lorraine au Tréport.
C’est pour ça, pour tout ça que j’aime ce défilé, et ça n’a aucun rapport avec la présence d’enfants dans ma maison et de camarades qui reviennent tous les ans de région parisienne se faire ébouriffer la face par le défilé et ses à-cotés.
Alors j’ai fait mes photos en noir et blanc. C’est une fête colorée. Bon. Pourquoi? Je sais pas vraiment. J’aime bien faire du noir et blanc avec le Fuji. Et c’est rigolo de faire pas de couleur quand le sujet c’est la couleur. Pour faire le malin? J’aurais pu être tenté de profiter du fait que vous n’y connaissez rien et que vous êtes une foule ignare qui m’admire sans discernement pour claquer des tas de photos en noir et blanc complètement floues pour faire l’artiste là comme ça et tout avec des poses genre les mains en cœur, comme si j’étais le DJ de vos vies et que y’avait vraiment trop de love ce soir à Ibiza je vous aime de ouf. Mais non. Je ne les mets pas parce que à tous les coups un-e rabat-joie qui sait faire des photos correctes va commenter: ah ragneugneu c’est juste des photos ratées.
Et ça ne serait pas faux.
Alors je fais un vague effort de sélection et je vous mets les moins pires, du moins celles que j’aime bien. Pour sauver mon statut légendaire.
[Prises de vue du 15 juillet 2024 / Fuji X100F / Photo brutes à part du recadrage un peu en scred]
Eh mais mec-euf, j’ai rien foutu depuis avril. Mais alors genre que dalle. Je me suis endormi sur mon clavier après le dernier billet, et pouf voilà je me réveille. Une sacrée sieste. Bon, toujours le même merdier avec Macron et Attal, hein.
Quoi? Le RN a gagné les Européennes?
Quoi? Macron a dissous l’Assemblé?
Quoi? La gauche s’est unie et a gagné les législatives?
Mais alors tout a changé?
Non? C’est toujours le merdier avec Macron et Attal?
Je comprends rien. Je vais me recoucher.
Ah non raté, j’ai été marcher à la place entre midi dans le quartier de Nancy Thermal, près de mon lycée et de mon parc et de mon banc. Je suis vraiment tête en l’air.
[Prises de vue 22 avril 2024 / Fuji X100F / Photos brutes]
Ouais Nancy ça va on s’en sort bien. Autant Nancy peut être une ville riante, belle, dynamique, joyeuse, avec plein de parcs très jolis, de lieux de culture intéressants, d’événements sympas et (plus ou moins) populaires, exceptionnels même, de bâtiments magnifiques du XIVe siècle à nos jours, avec des balades urbaines très chouettes et des banlieues perchées qui ouvrent des vues splendides et attachantes allant jusqu’aux Vosges… autant on ne peut pas réduire Nancy à ça. Ce serait injuste.
Car Nancy c’est aussi, fort heureusement, une ville plombante, grise, minérale, déprimante, triste, moche, glauque, pleine de solitude, de précarité, de choix architecturaux discutables (non je ne pensais pas à la cathédrale mais c’est pas bête du tout), c’est petit sans qu’on puisse en voir le bout, c’est vide et cafardeux. Bref, une ville dont la tristesse nous épargne la gaieté.
On a eu chaud.
Petite série au sortir d’un hiver laborieux qui se prolonge avec toute ma tendre affection. Le printemps attendra, de toute façon j’ai pas trop envie de voir sa gueule à lui. Le plus tard sera le mieux. NDLR. L’auteur est égocentrique et ne possède pas d’arbres fruitiers.
Alors oui. C’est ça. Bon. La rue Marcel Brot. Pas glamour, hein? L’errance y est donc toute indiquée. Laisse, je vais écrire les trucs d’abord je te mets les photos après. Tu vois le boulevard d’Austrasie? Tu vois Blâmont? Tu vois une France zemmouriste?
Voilà, on a fait le tour de ce qu’on ne veut pas. Après je dis pas, enfin si je l’ai dit, mais errer rue Marcel Brot, errer boulevard d’Austrasie, errer à Blâmont c’est l’occasion de se sentir seul, c’est l’occasion de voir de jolies choses moches pleines de charme laid, c’est l’occasion de rencontrer d’inattendus humains qui ne comprennent pas mieux que toi ce qu’ils foutent là.
(pour la France Zemmouriste, j’arrive pas à trouver de qualités, même cachées, désolé)
Mais pour le moment, où sont les photos?
Bernique! comme disait Jean-Noël Jeanneney dans un élan d’audace un samedi matin radiophonique récent.
Et pourtant si. Les photos. Les voici. Pour toi, public. Pchikrouaf fizz pfff! (c’est le son de la machine à fumée qui lance le show, t’inquiète c’est sous contrôle, on est des pros par ici)
Le Faubourg des III Maisons, à Nancy, bien sûr j’ai toujours aimé. Tu crois que je sais pas ce qu’il est convenu ou non d’aimer? Allez. C’est que ça bosse par ici.
Mais t’sais, genre, gros, y’a Faubourg et Faubourg. D’un côté t’as le Faubourg hype, avec ses magasins, sa vie de quartier, sa toxicomanie, son kébab bon (on préférera le dürüm, plus léger, plus pratique, plus bon), sa Mercerie alimentaire (fermée depuis), son coin où laisser le Dâv’ cuire des trucs à manger (fermé depuis), son éphémère caviste Alex faiseur de bouffe attenante (fermé depuis), ses arbres rhabillés pour l’hiver, son épicerie de nuit où on peut trouver de la mauvaise bière tard et à un prix prohibitif, mais quand on aime on ne compte pas, ses habitants variés, ses «bonjour!» dont les rues résonnent plus facilement qu’ailleurs.
Et y’a la banlieue hardcore du Faubourg, la rue Vayringe bébé wsh tu vas faire quoi. Ici, de l’autre côté du canal on a une MJC et une voie ferrée désaffectée, un bistro fermé et un bistro un peu ouvert, du logement social et une chapelle ouvrière, des maraîchers et euh… bah voilà. Et alors quoi?
La rue Vayringe, j’y ai habité, comme j’ai habité avant downtown Faubourg. Bah la rue Vayringe ça a toujours été un peu plus chez moi. Je fais le zouave et tout mais le Faubourg des III Maisons, je l’ai bien aimé. Mais Vayringe, y’avait un gros petit plus. Plus morte, plus joyeuse, plus triste, plus humaine encore, plus en friche, plus calme, moins chère aussi, le loyer ça se paye. C’était ma rue.
La rue Vayringe c’est un peu le jardin des III Maisons, l’arrière-cour, le pré, la remise, là où jouent les gosses et où poussent les carottes sauvages. J’y ai vécu ma plus belle expérience locative à Nancy, expérience variée mais qui n’est jamais tombée très loin de ce Faubourg. Je me suis retrouvé dans un modeste immeuble comme le quartier en compte tant, avec à l’époque des appartements un peu désuets, parfois vétustes. Mais moi dans mon immeuble y’avait au rez-de-chaussée je sais pas qui ça changeait tout le temps, à l’étage c’était nous et un gars folklo à mort mais qui reste une figure mythique, raconter ses aventures délabrées reste un sport que je pratique volontiers, au-dessus, des amis chers, au-dessus encore des amis chers. Que des gens plutôt modestes-mais-ça-va. On était pas mal. Les amis chers avaient des amis chers qui étaient et sont toujours chouettes et nous aussi on avait des amis chers qui étaient chouettes et ça se rencontrait beaucoup, rue Vayringe. Y’avait toujours du monde en plus du monde.
Ça joue, bien sûr, dans mon amour pour Vayringe. Cette vie de communistes de droite. Hop, un immeuble avec une vie collective intense, mais avec chacun son chez soi bien délimité. Je me souviens quand parfois, à l’époque où j’étais au chômage, on descendait dans la cour de trois mètre sur quatre derrière l’immeuble pour jouer aux échecs l’après-midi avec le gars folklo. On buvait des bières et tout mais lui il finissait fin cave vers 15H00 vu qu’il arrivait à 13H00 avec déjà dix bières dans le pif. Bon je perdais souvent quand même vu qu’il jouait tellement bien et moi pas du tout. Après il était pas chiant, il allait juste se coucher et moi je partais raouer des photos dans le quartier. Mon passe-temps.
Parfois ça s’animait le soir, y’avait barbecue dans la cour toute petite, qui était à l’ombre d’un mirabellier qui se trouvait de l’autre côté du grillage, dans le jardin qui était tenu par un genre de petit chef aigri qui n’habitait pas là, mais qui le louait. Un jour il a coupé le mirabellier sans prévenir personne, pas même le propriétaire, parce que ça le faisait chier de s’en occuper. Ça a été un peu beaucoup la guerre, ce mirabellier c’était un bel arbre qui nous faisait de l’ombre et des fruits. On a gagné la guerre parce que son geste a été considéré comme complètement con et illégitime par tout le monde. Y compris le proprio tout colère: on a même gagné l’accès au jardin. Le petit chef aigri a plié bagage. Fallait voir notre joie. Alors on faisait des barbecues, et puis c’était beau au crépuscule le côté cour, toutes lumières et fenêtres ouvertes, des paniers descendant de la vaisselle et des plats et de la bière et du vin depuis les étages, suspendus à des cordes. «J’ai!» braillait-on en bas avant que le panier, vidé, ne remonte vers les hauteurs se remplir dans les appartements respectifs. C’était chouette et plein d’amis chers et d’amis chers d’amis chers.
D’autres fois on prenait tout le bazar et on allait au canal faire notre barbecue. Fallait guetter si l’herbe rabougrie n’avait pas une trop forte teneur en merdes de chiens et bam! On étalait des plaids et tout, et barbecue. Encore. Jusqu’à la nuit. C’était pas si rare qu’on partage une saucisse avec les promeneurs de chiens anonymes qui passaient par là. Une fois on a fêté ici l’obtention de ses papiers avec un ami cher de l’immeuble, longtemps clandestin. On a fêté ça et c’était une jolie bienvenue, moi ça m’a ému. Enfin, les pouvoirs publics et l’horrible Préfecture te reconnaissent le statut d’humain. Nous on le savait de longue date que t’étais un humain, et même un chouette représentant de notre espèce. Mais je sais pas pourquoi, y’a des gens, des États, ils ont besoin de tergiverser des années pour se dire que t’as mérité d’être des nôtres. Ils auraient du nous écouter, on le savait déjà, ça aurait été plus vite. Ouais, on a fêté ça, et pas qu’un peu. Avec la vue sur l’autre rive, le Faubourg et ses richesses, comme son parking par exemple, summum du luxe. Ça vaut une boutique Louis Vuitton. Mais ça brûle moins bien. Le monde est bien fait.
C’était chouette la rue Vayringe. Je ne regrette pas de l’avoir quittée, c’est pas le genre de la maison la nostalgie chiante. Mais ça ne l’empêche pas de me manquer, sainement. De raconter à mes enfants la vie qu’on y avait. de dire que ça a été important pour moi , la rue Vayringe et les centaines d’heures pendant lesquelles je l’ai parcourue, photographiée, sans hésiter, tel un Indiana Jones de la merde de chien, à pousser jusqu’aux communes limitrophes et naturelles, Maxéville et Malzéville.
Et puisqu’on en est à parler de Vayringe et du Faubourg, je m’autorise une pensée émue pour Gérard Trotot, un enfant d’ici, un sacré photographe archiviste précieux de ce quartier, de cette ville et de cette région. J’ai aimé partager des cafés, des souvenirs, des lectures de l’Est avec lui au petit bistro pas toujours fermé. Un chouette gars.
J’ai tellement de photos en stock à foutre ici que là j’attends que l’explorateur Windows termine son bordel pour me mettre tout ça d’équerre. Après je choisirai le thème sur une base de scrolling hasardeux. Autant te dire que là tout de suite j’ai même pas la moindre idée du titre. Ah bah ça y est. Ah tiens dis. Le Chant sur la Lowé. D’accord. Bon je fais le titre.
A Nancy entre autres trucs très chouettes y’a le festival international de chant choral. Moi au début le chant choral hein… en tant que sale mauviette punk qui s’assume même pas comme punk, bah tu vois, j’étais pas spécialement dans le délire.
Et puis un jour, une mienne camarade que je salue ici me dit: Viens! Alors moi tu sais, Nomeny une ni deux je me pointe. Et voilà pas que sa formation à elle, les Hurteloups de Loisy, grâce leur soit rendue, accueille dans le cadre du festival une chorale d’ailleurs. Eh ouais. Pendant une semaine. Pis t’sais faut un photographe.
Alors moi j’dis: un photographe d’accord mais euh…
C’est ma meilleure réplique.
Et là tu te dis: Le Chant sur la Lowé! C’est eux qu’ils ont accueilli! Cet ensemble choral gabonais! Je ne peux plus attendre de lire la suite du récit et tous les beaux échanges humains qui
Non mais en fait c’est pas eux qu’ils ont reçu. C’est le Novosadski Kamerni Hor, le Chœur de Chambre de Novi Sad. Alors ouais les échanges machin tout ça. Mais définitivement, les gens de Novi Sad ne sont pas Gabonais, et les gens de Libreville ne sont pas Serbes. Définitivement. Alors quoi.
Alors toutes ces chorales, groupes, ensembles, meutes, tu peux appeler ça comme tu veux, ils ont chanté salle Poirel. Oui, salle Poirel, la salle à l’acoustique aussi exceptionnelle que sa déco. La salle Poirel, comment dire… c’est un peu comme si tu faisais un strike mais euh… de salle de spectacle. Je veux dire c’est le max.
La salle Poirel, tu penses des trucs dans ta tête, tout le monde l’entend: l’acoustique est une pure merveille. J’insiste. Alors reprenons mon nombril là où je l’ai laissé. Ah ouais. Dis, hé, j’étais photographe genre avec un truc autour du cou pis un machin avec des trucs marqués dessus comme quoi j’étais le photographe, je reste sérieux dans mes affaires. Grâce soit rendue aux Hurteloups hein. Une fois encore.
C’est comme ça que je me suis retrouvé salle Poirel à faire des photos. On aura l’occasion de reparler de cette semaine magique. J’en garde un souvenir brillant. Exceptionnel. Le chant choral je me trompais. Et avec des gens comme le Chant sur la Lowé, qu’on voit dans ce billet, j’ai appris à quel point c’est émouvant, jusqu’à s’en retrouver l’œil marécageux, quand les gens chantent ensemble.
Après je suis un peu con. Je le savais déjà. Quand tes poils se hérissent depuis le lycée à l’écoute de La Nuit de Walpurgis ou de la cantate «O haupt voll blut und wunden» de Mendelssohn, du Deutsches Requiem de Brahms ou de la Création de Haydn, tu le sais en fait. Les gens qui chantent ensemble, ça peut pétrifier sur place. Certains de ces chœurs font le même effet qu’un orchestre symphonique, dès la première note. Et même avec une certaine habitude de la chose: la chair de poule, une émotion à en chialer. Et les questions. Comment une espèce comme la nôtre peut faire cohabiter dans ses réalisations l’orchestre symphonique, l’ensemble choral, et d’autre part la guerre ou le viol? Par exemple… C’est à n’y rien comprendre. Mon cerveau ne peut pas accepter qu’il s’agisse de la même espèce. Tant de génie et de beauté et tant de méprisable cruauté. C’est bizarre. C’est vraiment bizarre. Je sais que ça n’existe pas en vrai, mais je ne peux m’empêcher de croire que si on joue Puccini sur un champ de bataille, eh bah la guerre s’arrête tout de suite.
En attendant le Chant sur la Lowé, c’était beau, ça l’est toujours. De chouettes personnes, de chouettes moments, je m’en souviendrai toute ma vie sauf vers la fin à cause d’Alzheimer.
Un autre coup je te causerai des Serbes du Novosadski Kamerni Hor, c’était très valable hein. Très. Et peut-être d’autres chœurs découverts cette fameuse semaine comme les Biélorusses du Salutaris Chamber Choir. Et définitivement merci aux Hurteloups de Loisy et à la mienne camarade pour m’avoir proposé de les suivre sur cette semaine. Ce fut un régal très fondateur pour moi.
Ahah le titre me fait penser à ce vieux System of a Down, «Old school Hollywood».
Nancy. Le HDL. Le Haut-du-Lièvre. Un des quartiers célèbres de Nancy pour leur réputation célèbre (cette phrase est sacrée meilleure phrase de ce billet). Pendant longtemps j’y connaissais pas grand chose au HDL, j’allais parfois y faire de la musique le soir et puis voilà. Ça se passait toujours bien même si y’avait des gens chelous. En vrai des gens chelous ça fait une impression mais ça fait rien d’autre. Finalement dans des quartiers plus privilégiés on se croise dans la rue sans se regarder ni se dire bonjour et ça aussi c’est chelou. Cette série de photos est déjà ancienne. Le quartier a énormément changé depuis. A l’époque j’habitais dans la partie éclatée du Faubourg des III Maisons et j’étais monté au marché du Haut-du-Lièvre à pinces parce que la santé tout ça.
J’ai pas trouvé grand chose qui m’intéresse d’ailleurs ce jour-là alors j’ai un peu raoué. Je savais pas que quelques années plus tard ce quartier deviendrait un lieu habituel pour moi, que j’en connaîtrais les immeubles, les appartements, les recoins, les commissariats, les locaux associatifs, la piscine, les foyers d’hébergement et toutes ces sortes de choses. Que j’y serais à l’aise, sauf la fois où un mec m’a suivi de nuit sur 500 mètres en m’insultant sans jamais trop s’approcher cependant. Mais sans s’éloigner non plus. Bon, ça m’empêche pas de m’y sentir toujours à l’aise. Un fois sur toutes les fois ça fait pas beaucoup. J’ai été une seule fois à Pise dans ma vie, je me suis retrouvé avec un couteau pointé sur le ventre et délesté de cinquante balles. Donc bon. Je suis mieux au HDL.
Le paysage est brutal dans ce quartier, surtout à l’époque. Plusieurs immeubles sont tombés depuis, des morceaux de ses célèbres barres, le Cèdre Bleu et le Tilleul Argenté, sont devenus poussière. Et ça va encore s’accélérer dans les mois à venir. Ce jour-là, j’étais entre les immeubles et ça foutait un peu le vertige toute cette verticalité. Mais j’aime ça. Je ne suis pas sûr que les choix soient judicieux, je ne sais pas si c’était bien de construire ces quartiers, mais qu’importe, ils sont là et j’aime y faire des photos. Aujourd’hui, en 2023, je l’ai assez fréquenté pour ne plus trop voir cette verticalité car j’ai appris sa lumière. Ses heures. A quelle heure à quelle saison la lumière tombe comme-ci, comme-ça. Il y a des heures, des endroits où j’aime être, précisément. Quand je peux, j’essaye de filer au bon endroit au bon moment. Quand le soleil d’hiver, vers l’heure du goûter, en pleine détresse, en plein plongeon, vient lécher les façades, sournois, hypocrite, avec ses rayons en biais. Quand midi tombe soudain sur la rue le long de la clinique et de la maternité et qu’une averse s’achève. Quand l’angle du soleil, en été, vient heurter le quartier, et qu’apparaissent des ombres tranchantes sur les murs des passages sous les immeubles.
Enfin je te dis ça et puis je te fous des photos en noir et blanc qui datent de la jeunesse de Michel Drucker, un jour sans teint. En même temps, la grisaille uniforme, c’est beau. Et puis ça me donne l’occasion de causer du quartier tiens. Il se passe plein de trucs chauds quand même là-haut. Tout de suite, on pense délinquance, trafics et tout ça. Les vrais trucs chauds, c’est la précarité, c’est le sort des « mineurs isolés », c’est quand même de la belle détresse.
Mais c’est qu’à côté de ça il se passe plein de trucs chouettes. Des histoires de solidarités entre voisins. Des jeunes qui sourient. Les lumières du soir. Les langues qui flottent dans l’air. Ce long échange entre des jeunes qui racontent leur village au Bénin, et cette gamine qui raconte en retour sa vie à Beyrouth et les silos volatiles.
C’est cette maman qui élève huit enfants avec un courage incroyable et qui, un jour où elle peignait une toile avec un peintre du coin, dit soudain, à l’issue d’un soupir sans fin dur à interpréter: « Eh bien… je crois que ça fait au moins quinze ans que je m’étais pas mise assise pour faire quelque chose pour moi. Je ne savais pas que j’aimais peindre! »
C’est ce petit groupe de gamins qui comme tous les gamins du monde ont fait une cabane dans les arbres au bord du quartier, et qui posent devant comme des héros de western, c’est des voix dans la nuit autour d’une table et d’une lumière rouge, dans une toute petite pièce, c’est cette ado insupportable et classée comme « perdue » par trop de gens qui ne veut plus décoller d’un piano et joue et joue encore.
En même temps le quartier tu sais il est comme tous les autres. Il est soumis à des lois statistiques. Quand tu vois la densité de population, forcément ça augmente d’autant plus la possibilité de tomber sur de chouettes personnes. On s’y attache. Je me souviens de la véritable détresse d’un jeune de vingt ans quand il a appris que son bout d’immeuble allait être détruit et qu’il serait relogé dans un endroit plus cool. Lui, il était là, les yeux rouges, à répéter: « mais comment je vais faire ailleurs? Je veux pas partir! Comment je vais faire? ».
Il ne lui manque rien à ce quartier… enfin, peut-être un peu moins de tiraillements ethniques et religieux et un peu plus de conscience de classe. Histoire de foutre un peu le bordel pour de bonnes raisons.
Je me souviens de ces gamines du quartier qui se demandaient à quoi ressemblerait leur immeuble idéal. Dedans il y a avait leur école, une bibliothèque, une salle de jeux, une supérette, une crèche, une salle de repos pour les mamans. Et une piscine sur le toit!
L’une d’elles, pensive, compléta: « enfin faudrait pas non plus que tout ce qu’il nous faut soit dans l’immeuble sinon on n’en sortirait plus jamais ».
Précisément, jeune fille. Précisément. Ton quartier est beau. Que ce soit le HDL ou les hauts de Dommartemont. Que ce soit un lotissement à Pulnoy ou la Vieille Ville. Ton quartier il est beau. Mais c’est pas une raison pour ne pas en sortir. Et puis d’abord si tu vas pas voir ailleurs, tu ne connaîtras jamais la valeur de ton petit Lyré.
Big up, Joachim du B., j’te kiffe (t’es de la famille à Cardi B. ou quoi?).
Allez, suis-moi. On quitte le HDL et on va voir ailleurs si on y est. Où tu veux aller tu dis? A Longwy? Ah non pas encore ça fait chier. Viens, on va dans un village pour changer. Oui. Ou pas. Bon, ta gueule, prends tes pieds et on y va.